Edith LAPLANE
Edith LAPLANE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Edith Laplane, délicatement trash

 

L’artiste marseillaise, gynécologue médicale de formation, manie matériaux fins et intimité féminine pour créer des œuvres au message fort. Une manière de témoigner de la condition des femmes et de dénoncer les violences masculines. Rencontre avec une force sensuelle et tranquille qui brule à l’intérieur.

 

L’atelier d’Edith, perché sur la Corniche Kennedy, présente les caractéristiques habituelles de ce type d’endroit : gentil foutoir, créations aléatoires, objets dérisoires, mer de tissus et de tiroirs. Au deuxième étage de l’appartement, une imposante fenêtre laisse entrer la lumière hivernale du bord de mer. La baie de Marseille est juste là, posée comme un tableau. Son compagnon Michael travaille ses photos en silence. Un chat traverse la large pièce avec précaution. Sérénité, harmonie et réflexion.

 

Quand on rencontre Edith Laplane, une douceur vous enveloppe dès les premiers mots. On a presque envie de venir se lover dans ses bras. Edith raconte son histoire comme une mère ouvre un livre le soir au chevet de son enfant. On se laisse porter par un récit articulé et réfléchi, mais aussi par une voix délicate et réconfortante. Cependant ce chant de sirène cache une réalité plus crue, un parcours de vie aux expériences brutales et aux combats féroces. Depuis plus de 30 ans, elle écoute les conséquences de la violence des hommes sur les femmes. « Le but de mon art, c’est avant tout de raconter, de témoigner, de dénoncer », précise-t-elle. De ce bazar émerge une œuvre rouge et noir. Un sexe féminin côtoie de longues aiguilles à tricoter, métaphore d’une IVG clandestine. Edith propose cette œuvre nommée Avant Simone au concours « Plurielles », qui a lieu à Uzès du 4 mai au 2 juin 2018. « Ils demandent une création dédiée à une femme remarquable et j’ai confectionné ça un soir, en référence à Simone Veil.

« J’adorerais faire des trucs trashs »

 

 

Son amie galeriste, Nathalie Locatelli considère l’artiste marseillaise comme une « passionaria du féminin, lumineuse, grave et légère », comme les métaphores qu'elle s'emploie à produire de papier, tissus ou autres matériaux. Elle ajoute qu’il « faut entendre derrière chacun des objet d’Edith, quelque chose comme : il faut beaucoup aimer les femmes. ». Pour faire passer son message empreint de douleur, Edith utilise des matériaux doux et fragiles, presqu’enfantins. Une dualité comme un oasis dans le désert, car cette douceur maternelle tranche avec le propos et crée le malaise ou la réflexion. « Quand je montre ce que je fais, certains me lancent que c’est affreux, que je leur fais mal. D’autres disent que ça les bouleverse. C’est formidable ! » Ces créations sont à l’image du personnage : délicates, et en même temps violentes. Une violence contenue et sous- jacente. « J’adorerais faire des trucs très trashs mais je n’y arrive pas. C’est toujours raffiné, elliptique, allusif. J’ai une violence que je ne peux pas exprimer autrement

 

Ce sentiment est né de son travail de gynécologue médicale, où elle suit les femmes dès leur plus jeune âge, et accompagne leur contraception, leur sexualité, leur grossesse. Il y a 35 ans, Edith opte pour cette spécialité, comme un engagement militant. Elle ne veut pas de médecins culpabilisateurs en face des patientes. « Je voulais être un gynéco qui entend les souffrances et qui aide, pas qui règle ses comptes. C’était ma façon à moi de lutter pour le droit à l’IVG. » Edith se retrouve alors pendant sa période de formation à effectuer des IVG « un peu à la chaine.» Un apprentissage qui la marque à jamais, et qui suscite l’admiration de sa de sa fille Fanny: « Pour elle, c’était un cap à passer et une cause à soutenir. Mais son quotidien était très cru, très dur. Je pense qu’elle a développé sa grande douceur en réaction à cette violence. Comme une façon de se protéger

 

« Ne reste jamais avec un homme parce qu’il te nourrit ». 

 

 

Se protéger et parfois s’apaiser. Panser des plaies. Une des œuvres dont elle est le plus fière est liée à un événement familial tragique. C’est un ex-voto trouvé sur l’île grecque de Patmos qui s’insère parfaitement dans une petite barque en thuya, symbole du sexe féminin. Autour de cette navette, la mer déchainée en papier mâché. « Quand je l’ai terminée, j’étais totalement apaisée de mon chagrin. C’est la seule fois où ça m’est vraiment arrivé. Je vois des choses difficiles comme médecin. Créer me permet probablement de mettre tout ça ailleurs » Déposer des paroles ailleurs. Comme dans Matriochka, un emboîtement de barques en origami sur un papier japonais, où sont écrits des textes concernant quatre générations de femmes d’une même famille. « Je la trouve dérisoire parce qu’elle est en papier plié, et en même temps chargée de symboles », avoue-t-elle. Ces points de vue de différentes femmes font écho à l’enfance de la Marseillaise. Des personnages importants ont jalonné son parcours, comme sa grand-mère, Germaine. « Une figure familiale hallucinante ». Veuve jeune et endettée, elle a du se cacher pendant la guerre. Cette grand-mère, très moderne pour son époque, travaillait dans l’import-export d’agrumes avec l’Afrique du nord. « Elle laissait entendre qu’elle avait des amants, une vraie vie de femme. Elle nous a sensibilisé à l’avortement de manière assez subtile ». Djouar, de son autre prénom, la pousse à avoir un métier pour « ne jamais rester avec un homme parce qu’il te nourrit ». Une phrase qui plante les graines d’un féminisme qui ne la quittera plus.

 

Les graines ont germé le long du chemin et l’implication s’est précisée. Au début des années 90, la Marseillaise s’engage dans une association de gynécologie car l’Europe impose de ne plus former de gynécologues médicaux. Un combat qui prend du temps et de l’énergie. « Je ne voulais pas regretter de n’avoir rien fait, donc j’ai fait. Ca m’a bouffé sept ans de ma vie ! J’avais mon cabinet, mes 3 enfants, mon mari, et j’allais régulièrement à Paris pour plaider ma cause. »

 

 

« J’ai toujours imaginé une friche, où des artistes viendraient créer et vivre»

 

 

C’est après cette période que l’art s’impose à elle. Dés qu’Edith a un peu de temps, elle sculpte de l’argile, peint des aquarelles, et « fabrique des trucs ». Elle réalise qu’elle est heureuse dans ces moments là. « Pour moi, c’est
 d’abord une nécessité. J’adore chercher dans ma tête, trafiquer...et imaginer le résultat ». Exemple avec Hymens, de la série Les Nymphé(l)as, sur la perte de l'enfance et de la virginité. Elle tâtonne et hésite, puis brode ces bannières sur du voile de soie, avec des formats qui évoluent au fil de sa réflexion. « Il y a une part de hasard et de choix dans le processus de création. J’adore ça». Avec son compagnon Michael Serfaty, Edith a 
ouvert il y a un an Le Pangolin, un lieu où les 
artistes peuvent s’exposer et partager. Un rêve de 
jeunesse. « J’ai toujours imaginé une friche où des
 artistes viendraient créer et vivre » Un lieu plein de vie, comme elle les aime.

La nuit est désormais tombée et la grande fenêtre s’est assombrie. Le chat s’est confortablement allongé sur le canapé. On entend les vagues frapper le rivage marseillais. Dehors il fait noir et froid. Dans l’atelier, la lumière reste allumée.

 

Damien MILOCH

Le PANGOLIN

Edith Laplane et Michael Serfaty ont créé il y a un an Le Pangolin, perché sur les bords de la Corniche Kennedy, dans le  7ème arrondissement de Marseille. Plus qu’un lieu d’art où les artistes s’exposent et partagent, l’endroit est source de création, de rencontre et de vie. Un bouillon de culture passionnant.

 

Né de la synergie de leur duo, Michael considère Le Pangolin comme un défi « régalant, un chau dron » où tout devient possible. Pour Edith, c’est un véritable rêve : « J’ai toujours imaginé une friche où des artistes viendraient créer et vivre ».

 

De l’architecture du lieu, à l’éclairage audacieux, en passant par l’énergie des deux artistes, Le pangolin a tout pour devenir incontournable. Le but est d’en faire une référence où les artistes souhaitent exposer, et même rester sur place quelques jours ou quelques mois. Un cocon marseillais dédié à la création, avec vue sur mer.

 

Au Pangolin, les verbes s’additionnent et se conjuguent au pluriel. On peut y exposer, échanger, projeter ou organiser un showroom, un workshop, un atelier, un stage, un shooting ou encore un tournage. L’endroit vibre au fil des débats, des conférences et des réunions. Edith et Michael ont fait de leur bébé un ovni accueillant et fourmillant sur la scène artistique marseillaise, nationale et ouvert sur la Méditerranée. 

Le Pangolin déclarera lui aussi sa flamme à la culture, en participant au rendez-vous festif et culturel marseillais « MP 2018. Quel amour ! », du 14 février au 1er septembre prochain.

 

« Quand on a vu la superficie dont on allait disposer, on s’est dit que c’était l’occasion ou jamais de créer un lieu, se souvient Edith Laplane. On avait tous les deux ce rêve et on l’a fait. Depuis la première exposition, les beaux moments s’enchainent. C’est humainement très fort de rencontrer tous ces artistes, tous ces talents au même endroit, et de pouvoir croiser les univers ».

 

 « Chaque fois que je passe la porte du Pangolin, je n’y crois pas. Ça me parait toujours incroyable, j’ai l’impression que je rentre dans une salle virtuelle, comme si c’était encore un rêve. Je me dis : on fait tout ça, ici, reconnait Michael Serfaty. Il s’y passe ce qu’on a envie qu’il s’y passe. Ce qu’on est nous, dans ce qu’on essaie d’exprimer, là, maintenant. »    

Edith LAPLANE

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© Edith Laplane Caillol